Épisode 2 : Corine Sombrun ou un « cas » à méditer

Mais au fait, c’est quoi l’anthropologie clinique ? L’anthropologie clinique est un projet, un cadre épistémologique, une démarche, en élaboration. Ses fondements et justifications théoriques sont publiés en deux parties dans la revue Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences (PSN). Mais en attendant de lire ces deux articles, rien ne nous empêche de prendre les chemins de traverse pour commencer à y comprendre un peu quelque chose.

Avez-vous entendu parler de Corine Sombrun ? Probablement oui, puisque cette musicienne, journaliste, sorte d’écrivaine voyageuse française qui a rencontré pour de vrai le chamanisme en Mongolie en 2001, a écrit plusieurs ouvrages et que son expérience singulière est accessible dans des conférences consultables sur internet.

Le plus simple et le plus plaisant consiste à l’écouter raconter elle-même avec beaucoup d’humour sa rencontre avec le chamanisme et ce qui s’en est suivi. Mais pour résumer brièvement, alors qu’elle fait un reportage en Mongolie sur le chamanisme pour la BBC, Corine Sombrun en observant une séance rituelle va entrer en transe de manière spontanée et incontrôlable. Ce comportement est interprété comme une aptitude par les chamanes qui lui proposent alors de la former aux techniques chamaniques. Ce qu’elle fera durant huit années à l’occasion de séjours réguliers en Mongolie au terme desquels elle sera en capacité d’entrer en transe à l’instar de n’importe quel chamane. Décidée à y comprendre quelque chose, elle se met en quête de réponses du côté des neurosciences. La transe chamanique serait-elle une propriété du cerveau ? À la réflexion, on ne voit pas bien comment il pourrait en être autrement, mais au-delà de la simple réponse affirmative, le problème demeure entier. L’anthropologie sociale a compilé de nombreuses données ethnographiques, mais que se passe-t-il au niveau neurobiologique ?

La quête de Corine Sombrun l’a conduite à rencontrer le Dr Etevenon spécialiste en neurosciences et neuropharmacologie puis Pierre Flor-Henry professeur de psychiatrie clinique, directeur du Centre de diagnostic et de recherches de l’Hôpital de l’Alberta au Canada. Celui-ci, après avoir réalisé différents examens cliniques, batterie de tests et multiples électroencéphalogrammes (EEG) conclut essentiellement :

  1. Corine Sombrun ne présente pas de troubles psychopathologiques.
  2. En état de transe, elle présente simultanément trois tracés EEG, qui sont similaires à ceux qu’on trouve dans la dépression profonde, l’état maniaque et la schizophrénie.
  3. Au terme de la transe, les tracés redeviennent normaux.

Les rapports entre expériences chamaniques et folie font l’objet de discussion entre ethnologues et « psys » depuis fort longtemps. Mais pour l’anthropologie clinique, ce « cas », présente un intérêt majeur à plus d’un titre. D’abord, il se propose à une réflexion interdisciplinaire entre ethnologie, clinique psychiatrique et neurosciences. Ensuite, il encourage à reprendre la question de la frontière entre normal et pathologique à nouveau frais. Enfin, il apporte un début de preuve expérimentale à l’intuition du psychiatre et psychanalyste Jacques Schotte : pour lui, la structure psychique de la condition humaine ne saurait consister dans un choix parmi trois structures — névrose, psychose, perversion — organisées de façon plus ou moins étanche comme dans certains modèles freudien ou freudo-lacanien, mais consisterait à envisager une seule structure qui articule quatre catégories de façon interdépendante.

 

Thymopathies
Psychopathies
Perversions
Névroses
Psychoses

Structure pathopsychique chez Schotte

 

En effet, si les entités morbides étaient étanches comment serait-il possible d’avoir simultanément des tracés EEG corrélables à des pathologies différentes ? Et comment expliquer les transitions allant du « normal » au « pathologique » puis retour au normal en dehors d’un continuum neurobiologique ? Cette continuité du normal et du pathologique postulée « philosophiquement » (Canguilhem, 1966) trouve dans les neurosciences des débuts de preuves dont les théories de la plasticité neuronale qui avaient déjà mis à mal l’idée d’une clinique différentielle qui postulait l’impossibilité de changer de structure (Feys, 2009, p. 250). Difficile aujourd’hui de soutenir l’existence d’un niveau psychique totalement indépendant de son substrat neurobiologique. Il nous faut penser en terme d’interdépendances.

Une vidéo didactique propose un « match de boxe » humoristique sur la conversion hystérique et les hypothèses psychanalytiques et neuroscientifiques sur ce problème clinique, et permet de saisir précisément certains mécanismes de ces interdépendances. Au terme du « combat », la psychanalyse n’est pas mise au tapis, mais les conclusions de la confrontation devraient interpeller les cliniciens nombreux en France qui s’en inspirent.  Une invitation à sortir la tête du sable et à se retrousser les manches !  Ce qu’a fait non sans courage Vincent Gosselin à l’occasion de sa thèse soutenue en 2011 à Toulouse.

Pour comprendre les enjeux nouveaux que les neurosciences ouvrent pour les cliniciens, nous conseillons le visionnage d’une courte présentation (30 minutes) de Pierre Magistretti et François Ansermet donné en 2008 au Collège de France.

https://www.canal-u.tv/video/college_de_france/plasticite_et_homeostasie_a_l_interface_entre_neuroscience_et_psychanalyse.4078

Dans cette démarche qui envisage de lier neurosciences et cliniques — au sens large, et non psychanalytique seulement — l’anthropologie clinique souhaite contribuer à faciliter le dialogue interdisciplinaire entre différents modèles de soins psychiatriques. Comment ? En recherchant les passerelles conceptuelles qui permettent de relier les différents domaines et disciplines. Un concept passerelle est une proposition, sous forme d’hypothèse ou de postulat qui permet de circuler librement entre des domaines séparés par des lignes de faille qui semblent infranchissables.  Ces lignes de faille sont en fait les réponses données par différents modèles à des questions logiquement clivantes. En psychopathologie, les questions diagnostiques sont de cet ordre-là. En posant les bases pour repenser la question nosographique, Jacques Schotte ouvre une nouvelle perspective qui reste à explorer. Plus qu’une simple passerelle, sa proposition pour penser le diagnostique clinique offre la solidité d’un pont qui nous semble constituer une base épistémologique favorable pour faciliter des dialogues interdisciplinaires. Dans cette perspective, le « cas » Sombrun est une bonne occasion d’emprunter ce pont pour circuler entre différents domaines des sciences humaines.

Voyez, c’est simple l’anthropologie clinique ! Alors à bientôt de se retrouver pour une prochaine balade.

Serge Escots

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