Épisode 10 : On a découvert les neurones de la parentalité !

Ça ressemble à une blague et pourtant la neurobiologiste franco-américaine Catherine Dulac, professeur à l’université de Harvard vient de recevoir avec David Baker, Dennis Lo, Richard Youle, le prix Breakthrough Prize des sciences de la vie pour avoir identifié les circuits neuronaux impliqués dans ce qu’elle désigne comme « instinct parental » chez la souris.

Il y a dans l’hypothalamus des souris -et il n’y a pas lieu de douter qu’ils existent également chez d’autres mammifères- des circuits neuronaux impliqués dans l’activation de comportements liés aux relations que des adultes entretiennent avec des jeunes de leur espèce.

Pour simplifier, deux grandes catégories de comportements sont mises en évidence dans ces travaux :

  • la protection et le soin apportés aux souriceaux.
  • l’agression « souriceauticide ».

Cette simplification comportementale rencontre le questionnement de base de tout·e professionnel·le en charge de l’enfance : les parents protègent-ils leurs enfants et répondent-ils à leurs besoins fondamentaux ou au contraire les agressent-ils ?

J’anticipe le malaise voire l’agacement à me voir franchir avec une telle rapidité la barrière des espèces, mais à l’instar du sémioticien François Rastier, je ne confonds pas pour autant substrat et causalité : « Il faut rompre en effet avec le préjugé qu’un substrat puisse être une cause. »

L’opposition Nature/Culture qui voudrait nous tenir séparés du règne animal ne tient pas plus que celle qui consiste à vouloir éliminer la culture des facteurs explicatifs du moindre de nos comportements en nous réduisant à notre dimension essentiellement biologique néodarwinienne.

Catherine Dulac n’en est pas dupe. Tout en faisant l’hypothèse que ces circuits neuronaux sont très probablement présents dans l’hypothalamus humain elle ne réduit pas nos comportements parentaux à ceux des souris.

Illustration du podcast la question du jour existe-t-il-des-neurones-de-l-instinct-parental

Il est intéressant de comprendre que ces travaux n’invalident pas les sciences humaines et sociales de la parentalité et même qu’ils fournissent des assises pour la recherche.

Si ces circuits neuronaux servent de substrat aux comportements « parentaux » des souris, ce n’est que dans l’interaction avec leur milieu de vie que ces comportements sont mis en œuvre. Ce sont les signes perçus dans l’environnement par les souris qui entrainent des sécrétions hormonales qui vont activer ou inhiber les circuits neuronaux, produisant ainsi tant chez la femelle que chez le mâle un comportement observable de protection ou d’agression. La femelle souris protectrice de ses petits peut devenir « infanticide » lorsque la perception d’une menace entraine un niveau de stress intense. Inversement, le mâle agressif envers les souriceaux qui ne font pas partie de sa descendance peut manifester des comportements protecteurs et devenir un pourvoyeur de soins dans d’autres configurations du milieu de vie. Le signe qui fait sens pour l’organisme dans le milieu de vie devient, par la machinerie biomoléculaire, activation/inhibition de la circuiterie neuronale.

Autrement dit, l’explication d’un comportement implique différents niveaux de compréhension : neuronal, biomoléculaire et sémiotique. Qu’est-ce qui fait stress pour une espèce dans un milieu au point de retourner le comportement de caregiver en maltraitance ? À l’inverse, quels sont les signes qui font de Monsieur Souris agresseur des petits, un caregiver dévoué ?

De nombreux anthropologues, biologistes, philosophes, plaident pour ne pas opposer Nature/Culture, mais au contraire trouver les articulations qui donnent accès à une compréhension plus juste des phénomènes humains.

À condition de penser le milieu humain comme institué et instituant le sens par le jeu permanent de ce que le philosophe Ernst Cassirer désigne comme formes symboliques, les expériences de Catherine Dulac deviennent à la fois un sol ferme pour poursuivre nos recherches et une confirmation de notre hypothèse sur la parentalité empêchée.

 

Couverture en finir avec les parents toxiques

Les recherches de Catherine Dulac montrent aussi que chez les souris, les circuits neuronaux impliqués dans « l’instinct parental » sont présents aussi bien chez les femelles que chez les mâles et en quantités équivalentes.

L’instinct maternel n’existe pas, mais la parentalité est bien une propriété de l’espèce qui concerne tant les femmes que les hommes. Le célèbre anthropologue Malinoswski  l’avait montré dans ses travaux à propos de l’élevage des nourrissons par les pères trobriandais. Si chez les mammifères seules les femelles allaitent, la base neurobiologique des comportements parentaux concerne aussi bien les femmes que les hommes. En l’occurrence, comme l’anthropologie clinique l’avait envisagé, ce qui fait la différence, c’est la culture, l’histoire personnelle de chaque parent et l’environnement écosystémique dans lequel il élève son enfant.

Serge Escots

 

anthropologie clinique de la parentalité schéma

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