Actualités de l'institut d'anthropologie clinique

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Lola Devolder - 9 mai 2017

Ruwen Ogien et l’éthique minimale : « Ne pas nuire aux autres, rien de plus ! »

image ©Yann Kebbi pour L’OBS

Ruwen Ogien est mort le 4 mai dernier. C’était un philosophe d’une sacrée trempe que l’on aime à lire à l’Institut d’anthropologie clinique.

Qu’il travaille sur les questions de prostitution, de pornographie, sur l’usage des drogues, la GPA, sur la honte, etc., chacun de ses ouvrages sous-tend l’idée d’une éthique minimale, selon un principe fondamental : ne pas nuire aux autres.

Si Ogien s’est saisi de sujets médiatiquement polémiques, c’est justement pour amener chacun-e à réfléchir sans céder à la panique morale. Et ses textes de converger vers cette loi minimaliste : il n’y a pas de devoirs envers soi-même et l’on peut mener la vie qu’on veut du moment qu’on ne porte pas tort à autrui. Le reste n’est que moralisme inutile.

Grossièrement, on peut dire qu’il nous conduit à distinguer le bien du juste. Le bien, « concerne le rapport à soi et le style de vie que chacun adopte ou devrait adopter (sédentaire ou aventurier, ascète ou visant les plaisirs immédiats, etc.) ». Le bien est donc relatif, dépend de chacun. Quant au juste, il concerne « le rapport aux autres et les formes d’équité ou d’égalité qui pourraient le régler ». Le juste a une valeur universelle, absolue. Ce qui le conduit à écrire : « On peut être universaliste à propos du juste et relativiste à propos du bien. » (Mon dîner chez les cannibales, Grasset, 2016).

On notera également son ouvrage, en 2013, La guerre aux pauvres commence à l’école, dans lequel il conteste la pertinence de la proposition de Vincent Peillon à enseigner la morale laïque. Sa critique est philosophique et concerne justement la confusion entre le Juste (esprit critique, liberté d’expression, outils argumentatifs, autrement dit méthode pour découvrir des valeurs) et le Bien (les valeurs républicaines). Il dénonce ainsi le paradoxe de cet enseignement qui mêle la laïcité comme méthode et la laïcité comme une vision du monde singulière, comme contenu dogmatique. Ceci conduisant à une aberration logique : pour davantage de démocratie (cadre politico-juridique laïque), restreignons la démocratie (imposition de valeur) ; alors même précise-t-il que ce n’est pas parce qu’on va apprendre aux élèves à réfléchir de façon rationnelle qu’ils adhéreront, par rationalité, au Bien-pour-eux que devraient représenter les valeurs de la République. Bref, selon Ruwen Ogien, un État démocratique n’a pas à se mêler de morale — chacun étant libre de définir la sienne propre — mais doit garantir et respecter le pluralisme.

Le débat avec Jean Baubérot est à écouter ici (28 min.) :

Plus récemment, atteint d’un cancer, il a publié un écrit très personnel et en même temps à grande valeur philosophique : Mes mille et une nuits.

Il y parle de l’être malade et de la condition de patient. Il décrit la « bouffonnerie » qu’est la relation de soin et fait une critique puissante du dolorisme (idée selon laquelle on deviendrait un être meilleur parce que souffrant).

Son dernier entretien : « Le philosophe et la maladie »

Ogien, un philosophe à lire et relire, donc.

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